Un mystérieux requin « ailé » dans les mers du Crétacé

un nouveau requin fossile à l’anatomie surprenante...
un nouveau requin fossile à l’anatomie surprenante...

Une équipe internationale de paléontologues, menée par Romain Vullo du CNRS (Géosciences Rennes), a étudié un nouveau requin fossile à l’anatomie surprenante. Ce spécimen unique, mis au jour dans le nord-est du Mexique, rappelle par certains aspects nos actuelles raies mantas et fournit de précieuses informations sur la diversité écomorphologique des requins du Crétacé. Les résultats de ces travaux sont publiés dans la revue Science le 19 mars 2021.

Le requin étudié provient de Vallecillo (Etat du Nuevo León), un gisement à conservation exceptionnelle (Konservat-Lagerstätte) ouvrant une fenêtre sur l’écosystème océanique du golfe du Mexique du début du Crétacé supérieur (95 à 93 millions d’années). Cette espèce inédite, baptisée Aquilolamna milarcae et représentant une nouvelle famille (les Aquilolamnidae, ou requins aigles), se caractérise d’emblée par des nageoires pectorales extrêmement longues et fines et par une large gueule apparemment dépourvue de dents ; ces dernières devaient toutefois être présentes, mais de très petite taille. Par ailleurs, Aquilolamna milarcae a conservé une nageoire caudale hétérocerque typique de la plupart des requins pélagiques. Ainsi, l’ensemble des caractères anatomiques confère à ce curieux animal une apparence chimérique. Grâce à l’extraordinaire préservation du squelette et de la morphologie générale, ce fossile complet de requin documente l’évolution des grands « poissons » planctonophages et témoigne de l’émergence des élasmobranches « ailés » au sein de cette importante guilde écologique

Les spécialisations trophiques jouent un rôle clé dans l’évolution des « poissons », aboutissant parfois à de remarquables cas de convergence évolutive. Dans les océans modernes (cénozoïques et actuels), les grands « poissons » planctonophages sont caractérisés, d’une part, par des espèces au corps fusiforme (espèces dites macrocéaniques et tachypélagiques, comme les requins grande-gueule, pèlerin et baleine), et, d’autre part, par des espèces munies de nageoires pectorales en forme d’ailes (espèces dites aquilopélagiques, comme les raies mantas et autres diables de mer). Qu’en était-il au sein des océans mésozoïques ? Si l’on sait depuis peu que la première de ces deux catégories était alors représentée par les pachycormidés (un groupe de poissons osseux géants), la seconde n’avait en revanche jamais pu être mise en évidence, et son existence même demeurait hypothétique. Avec la découverte d’Aquilolamna, interprété comme une forme aquilopélagique planctonophage, la dernière pièce du puzzle peut désormais être placée (Figure 2).

grands « poissons » planctonophages Evolution de la guilde écologique des grands « poissons » planctonophages autour de la crise Crétacé–Paléogène (K–Pg) ; par convergence évolutive, les aquilolamnidés « ailés » et les pachycormidés fusiformes ont été remplacés respectivement par des raies et des requins, leur ressemblant d’un point de vue morphologique et trophique (crédit : Romain Vullo).


La nouvelle étude démontre que la guilde des grands « poissons » planctonophages était déjà subdivisée en deux types écomorphologiques avant la crise Crétacé–Paléogène. Il y a environ 65 millions d’années, une redistribution des cartes s’est opérée : suite à la disparition des téléostéens pachycormidés et des requins aigles, les deux niches écologiques alors vacantes ont été réoccupées de manière opportuniste et convergente dès le début du Cénozoïque (Figure 2).
Tout en nous renseignant sur la structure des écosystèmes pélagiques océaniques du Crétacé, la découverte des aquilolamnidés révèle une nouvelle facette, jusque-là insoupçonnée, de l’histoire évolutive des requins et de leur paléobiodiversité.

Référence : Vullo R, Frey E, Ifrim C, González González MA, Stinnesbeck ES, Stinnesbeck W. 2021. Manta-like planktivorous sharks in Late Cretaceous oceans. Science 371, doi: 10.1126/science.abc1490.